05/01/2007
A LIRE : Les Bienveillantes, J. Littell (2)
Maintenant que le tumulte s'est apaisé, et après quelques semaines de recul personnel sur ce livre troublant, que penser des Bienveillantes ?
J'ai rarement été aussi secoué par un roman. "Secoué" est le terme facile pour dire cette oscillation osbcène entre l'horreur et le burlesque, l'indicible et le grotesque, le démontage de l'effroyable mécanique et le trajet personnel d'un homme qui, ses pulsions mises à part, serait un bon compagnon de conversation.
Ce livre est terrible en cela : la fragmentation en multiples approches d'une représentation de l'horreur nazie. Pour aboutir à la seule conclusion logique : l'absurde.
Documenté jusqu'à l'obsession : la neutralité du corpus historique, par l'accumulation comptable des faits, des décisions, des descriptions du mode de fonctionnement théorique et politique du nazisme exterminateur laisse finalement une alternative : la lecture détachée, comme on lirait un mode d'emploi, ou la lecture humaniste, qui emmène au dégoût. ON PARLE DE MILLIONS D'HOMMES ET DE FEMMES, REELS.
Burlesque comme ces passages où le personnage principal (peut-on en ce cas écrire "le héros" ?) regarde avec ironie les frasques nazies ; comme cette longue discussion pour savoir si, par la nature de leur langue, tel peuple du Caucase est "d'origine juive" ou si sa "judéité" s'est dissoute au fil des siècles ; comme ces conflits d'intérêts entre les exterminateurs de Juifs et ceux qui les forcent à travailler - objectifs contradictoires qui ramène l'infâme à son niveau le plus humain, une bagarre de chefs de service...
Indicible comme l'irreprésentable du massacre des Juifs d'Ukraine, au bord d'un ravin ; comme l'irreprésentable de ce qui SORT du camion à gaz ; comme l'odeur flottant au-dessus de Birkenau.
Grotesque comme un mauvais trip : les pulsions sexuelles du Dr Aue se développent jusqu'à un dénouement des plus ridicules. Là sont pour moi les longueurs du livre - on pourrait d'ailleurs s'arrêter à cent pages de la fin, au moment du départ de Berlin, sans que rien n'en soit changé.
Le Dr Aue est un homme cultivé, sympathique, un peu naïf : il est très difficile de ne pas se lier d'empathie avec lui. C'est peut-être pour cela, hypothèse personnelle, que J. Littell en fait un "monstre intérieur" au regard des tabous les plus primordiaux (inceste, parricide, matricide).
Le Dr Aue se rend compte de l'horreur à laquelle il participe activement, sait que "cela est mal" et fait le choix conscient d'accomplir sa tâche du mieux possible. En cela, il est le pire des bourreaux : ni fou, ni sadique, ni inconscient, mais calme, lucide et raisonné. Aucune rédemption, aucun pardon n'est possible pour un homme qui savait ce qu'il faisait et qui choisit de le faire.
Le lecteur se trouve régulièrement agressé dans les postures confortables de la bien-pensance ambiante. Oui, un bourreau peut être un homme agréable - et le rouge de la honte monte à notre front : comment puis-je oser penser cela ? Oui, après l'horreur d'un massacre, ces gens rentraient dans leur caserne pour écouter une sonate - et le moralisme totalisant (tout blanc, tout noir, pas de gris) en prend un coup. Oui, l'absurde de la guerre rend fou de braves types - les pages sur Stalingrad m'ont rappelé "pigeon, vole !", lugubre jeu des tranchées dans Ceux de 14 de Genevoix. Oui, un directeur de camp de concentration peut avoir deux enfants qu'il aime. Oui, ces enfants peuvent jouer innocemment à quelques mètres des barbelés.
C'est en cela que le roman défie l'entendement. A rebours de notre époque de confort moral étroit, si prompte à catégoriser et condamner, à ranger "les bons" et "les méchants", à purifier les coupables par l'excuse de "la société" et à accuser les victimes au nom "du contexte", Jonathan Littell nous montre que bourreaux et victimes, passants et acteurs, nous sommes tous les mêmes, tous "frères humains".
Ce n'est qu'une question de choix personnel, ce propre de l'homme.
C'est cette humanité en partage qui est intrinsèquement absurde.
[Edit du 05/09/2007 : l'avis de [moi]]
11:05 Publié dans Voir, entendre, ressentir | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : bienveillantes, littell
18/10/2006
A LIRE : Les Bienveillantes, J. Littell
J'ai envie de vous dire de vous lancer à l'assaut de ce monument écrit petit et dense.
Mais je ne sais pas comment.
J'en suis sans voix.
10:37 Publié dans Des mots m'émerveillent | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : bienveillantes, littell
10/10/2006
Prochain(e)s heur(e)s
"Beyrouth retrouve sa nuit et s'en voile la face." (Les Sirènes de Bagdad, Yasmina Khadra)
"Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça c'est passé." (Les Bienveillantes, Jonathan Littell)
Impressions de première page : je préfère le style court, dense du premier au style plus classique du second. (oui, "première page" au singulier)
J'en ai les neurones qui pétillent :-)
07:15 Publié dans Des mots m'émerveillent | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : khadra, littell





