16/01/2006

DADVSI en équilibre ?

Mauvaise nouvelle pour les extrêmes : la démocratie fonctionne toujours en France.
Bonne nouvelle pour l'Internet : c'est peut-être grâce aux blogs.

 

Après un premier projet de loi jugé trop favorable aux intérêts industriels, puis un retoquage trop violent par l'Assemblée (l'amendement sur la légalisation du P2P), une deuxième mouture de la loi DADVSI arrive.
Plus nuancée : entre M. Toulemonde et M. Pirate-à-grande-échelle, une distinction se fait.
Plus équilibrée : le contournement d'un DRM pour assurer l'interopérabilité sera autorisé (au hasard, VLC). Pas les logiciels de crackage.
Plus respectueuse des libertés et des lois : les sanctions contre les internautes indélicats ne seront plus le fait d'une autorité administrative, mais d'un juge. C'est-à-dire que l'approche passe de "la lettre des textes est-elle respectée ?" mesuré par un comité théodule irresponsable de droit, à "l'esprit des textes est-il respecté ?" jugé contradictoirement par un tribunal dans une chaîne de responsabilité...
Plus consciente des comportements réels : un certain nombre de copies privées par enregistrement sera autorisé dans le texte.

 

C'est un beau succès pour ceux qui sont montés au créneau, malgré certaines hallucinations hystériques (EUCD, par exemple...).
C'est un COMPROMIS entre des intérêts contradictoires : ceux des consommateurs, ceux de l'industrie.
C'est probablement le résultat d'une prise de parole directe des internautes et des blogueurs, et de la rencontre d'un certain nombre d'entre nous avec le fait politique (quoiqu'en pensent les puristes d'un blog déconnecté de la vie de la Cité ou pire : sans compromis).

 

C'est exactement ce qu'est la démocratie : imparfaite, contradictoire, excessive et finalement raisonnable.
Est-ce le début de l'émergence d'une parole citoyenne directe ? On verra bien.

 

(Evidemment, personne ne sera pleinement satisfait, je n'ai pas d'illusion là-dessus.)

10/01/2006

DRM-moi tout : valeur, propriété, usage (suite)

J'admire toujours la capacité des obtus à se tirer une balle dans le pied.

 

Dans Le Monde d'hier, une opinion du patron de la SACEM, Claude Lemesle, et de Laurent Petitgirard, chef d'orchestre. Bien sûr, M. Lemesle est contre la licence globale, ce que je comprend et partage (mais pas sur les mêmes arguments) et a peur qu'on laisse "le progrès technique tuer la création artistique", connerie suffisamment monumentale pour n'être relevée qu'en passant (et que l'on nous avait déjà servie pour : la K7, le magnétoscope, etc.).

 

Ce qui m'intéresse le plus, c'est ceci :
"Là où un internaute consacrait 6 euros à l'achat de six chansons sur des sites légaux, somme sur laquelle chaque auteur, interprète et producteur recevait sa part exacte, il va pouvoir pour le même montant en télécharger des milliers, quitte même à ne pas les écouter toutes."

 

M. Lemesle, comme je l'écrivais hier, VOUS AVEZ PARFAITEMENT RAISON.

 

L'internaute va continuer à payer les six euros par mois qu'il consacrait à la musique. Les autres chansons ont pour lui un intérêt, une valeur d'usage si faible - et vous le reconnaissez vous-même - qu'il ne les écoutera pas toutes. Dans une économie hors réseau, il ne les achète pas. Dans une économie en réseau, il les téléchargera peut-être, mais pour ne rien en faire, "juste au cas où".

 

Autrement dit : IL NE LES AURAIT JAMAIS ACHETEES, DE TOUTE FACON.

 

A mon avis, là où résident les problèmes que pose la licence globale, c'est dans la répartition entre tous les ayants-droits, techniquement complexe, et surtout dans l'étape suivante : je possède une copie d'un morceau pour lequel je ne suis pas prêt à payer. Mais je peux devenir diffuseur pour ceux qui seraient prêts à le payer - c'est clairement de la contrefaçon et du vol. Pour moi, la licence globale n'aurait de sens que couplée à des DRM permettant de limiter les capacités de diffusion - ce que refusent pour le moment ses partisans. Dans sa version "aucune restriction", elle est une mauvaise réponse à une vraie question.

Je continue à penser que les DRM sont indispensables - tout est une question de mesure, d'équilibre entre la valeur patrimoniale pour le diffuseur et la valeur d'usage pour le consommateur. C'est à-dire :

 

de prix.

09/01/2006

DRM-moi tout : valeur, propriété, usage

On parle beaucoup de DRM, DADVSI et autre "licence globale", en ce moment. Je n'ai pas, comme Maître Eolas, d'opinion juridique sur le sujet. Je ne crois pas un instant au "requiem pour un artiste" entonné par MM. Pascal Nègre et consorts : il y aura TOUJOURS une création artistique, et sa diffusion, car je crois que l'art, la musique, le chant, la danse, sont en nous de façon première *ça ne veut pas dire qu'on est tous Michel-Ange, hein, Folie ;-)* Je ne crois pas que nous sommes tous des voleurs, ni d'ailleurs que nous sommes tous des anges respectueux des lois. On est juste des êtres humains.

 

J'ai rencontré pour la première fois un DRM de façon plutôt comique. Hop dans la fente, iTunes, recherche CDDB pour les titres, import et zou, sur l'iPod. Où est le DRM, direz-vous ? Très simple : au moment où le CD est "monté" sur le bureau, j'ai vu deux icones de disque apparaître. L'une avec les fichiers musicaux, l'autre avec un exécutable PC. Ah oui, précision, je suis sur Mac. J'ai pensé au début qu'il s'agissait d'un bonus quelconque. A lire le dos du CD, une superbe mention me fait éclater de rire : "This CD is copy-controlled." avec deux dessins : un PC "Windows OK", un PC barré "Mac, Linux not OK". C'est le programme de contrôle de la copie qui est incompatible Mac... Conclusion : avec un matériel qui ne COMPREND pas les DRM, il est et sera encore longtemps possible de lire un CD même protégé. Gardez vos vieux PC. *je sais que les protections se sont améliorées depuis, mais à moins de mettre en place une chaîne continue hardware-software, comme pour le HD, elles restent du flan.*

 

Cela dit, me faire traiter de voleur potentiel m'a un tantinet agacé.

 

Que m'inspire toute cette histoire de DRM ?
1. le budget de consommation culturelle des ménages (et des jeunes en particulier) n'est pas extensible. On ne peut pas imputer de façon certaine la baisse de ventes de CD au piratage. N'oublions pas qu'en parallèle, dans le même budget, les consommateurs ont acheté des lecteurs DVD, des TV à écran plat, des home cinema, des appareils photo numériques, des téléphones mobiles : tous objets qui n'existaient pas avant, ou pas en renouvellement aussi fréquent (portables, par ex.). Je crois que le problème de fond est : les gens sont-ils toujours prêts à payer 17 € pour de la musique sur CD ? Je ne pose pas la question de la "valeur intrinsèque" d'un disque, je ne raisonne pas en "somme des coûts plus marge" (le raisonnement des majors, quand elles expliquent qu'elles ne PEUVENT pas baisser le prix d'un CD - c'est vrai, à COUTS ET MARGE CONSTANTS), je ne fais pas de jugement moral : je constate que beaucoup préfèrent acheter trois sonneries par mois plutôt qu'un CD tous les deux mois. La satisfaction tirée de la consommation n'est pas la même : ludique, jetable et immédiate dans le premier cas, plus réfléchie dans le second (on se fiche de la qualité sonore d'une sonnerie, pas de celle d'un CD).
2. Le CD est apparu à une époque où il n'y avait pas d'autre grande vague technologique pour lui faire concurrence au sein du budget. A part le magnétoscope. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. A budget constant (ou en croissance tendancielle), le consommateur doit CHOISIR entre un CD et un DVD, entre un lecteur CD et un APN, entre un home cinema et un iMac, un téléphone portable et une imprimante photo, l'abonnement internet et une carte mémoire, ... Le CD n'est plus qu'un des éléments de la satisfaction culturelle du consommateur (culturel au sens large), dans le même budget.
3. Toute l'évolution technique va dans le sens de la satisfaction de l'enfant qui est en nous : tout, tout de suite, pour moi tout seul et partager avec mes copains. L'être humain a ceci de fabuleux (et d'infantile) qu'il déteste les contraintes. Je veux écouter de la musique : dans le salon, la cuisine, la baignoire, la chambre, la voiture, en vélo, à pied, dans l'avion, etc. C'est vrai pour toute activité humaine. Regardez les avions : on est passé d'un film pour tous sur écran blanc (et pas de discussion, c'est le film ou le masque pour dormir), à un film pour chacun sur petit écran personnel (choix : le voir ou éteindre l'écran), puis à X films en numérique sur petit écran et chacun choisit le sien et le moment du visionnage. C'est EXACTEMENT la même chose pour le désir de musique. D'où les walkman, discman et iPod - pour soi. Les minichaînes hi-fi, chaînes portables, ghettoblasters - pour partager avec ses copains. Nous agissons en fonction de comportements de classe maternelle. Même avec des jeux de grand (OPA, ...).
4. Les dix dernières années ont véhiculé des valeurs de réseau et de partage, Internet merci. Des mails au vidéochat. Des documents diffusés au travail collaboratif. De la conception en bureau d'études au plateau projet puis à la CAO virtuelle en réseau. Du jeu au jeu en ligne au massivement multijoueur.

 

Comment cela se traduit-il et quelles en seront les conséquences ?
1. Les Majors mènent un combat perdu d'avance tant qu'elles l'aborderont sous l'angle du produit physique et du droit à copier. Cet angle est structurellement faussé : je veux disposer de ma musique partout et en tout temps, sans prise de tête et la partager avec mes proches. DRM ou pas. Support CD, SACD ou pas. De la musique, ici et maintenant, non pas de bonne qualité, mais de qualité conforme à l'usage que je veux en faire : nickel sur ma chaîne, bonne sur mon iPod et mon autoradio, audible sur mon téléphone. Le problème vient essentiellement de ce qu'elles ont ciblé le budget le plus fragile de tous : celui des ados (car les plus influençables). Or, un ado, ça veut tout. Si le budget part dans un portable, il est normal qu'il pirate. Il ne va certainement pas RENONCER ou être RAISONNABLE, quand même !
2. Quelle que soit la législation votée, les utilisateurs continueront à échanger des fichiers. Si les réseaux P2P deviennent infréquentables, on se rabattra sur le mail, ou les clés USB, ou n'importe quel système qui remplira le vide laissé dans l'écosystème des relations familiales et amicales. Comme autrefois, j'te prêterai mon George Michael et tu m'prêteras ton Céline Dion, mais le SUPPORT aura changé. Aller contre cette construction humaine fondamentale est voué à l'échec.
3. La valeur marchande, patrimoniale, de tels fichiers échangés est très faible voire proche de zéro. Il n'y a qu'une partie des fichiers piratés qui phagocytent le marché légal du disque. Problème : c'est sur ceux-là, les blockbusters, que les majors font leur gras. C'est la même chose pour les logiciels : le nombre de copies pirates de Photoshop est largement supérieur au nombre de personnes ayant les connaissances graphiques pour en faire quelque chose... L'industrie du jeu commence à le comprendre : ce n'est pas la valeur patrimoniale (le jeu est à moi) qui compte, mais la valeur d'usage (je paie pour jouer à World of Warcraft). Ce n'est pas le fait de posséder le CD qui compte, c'est le fait d'avoir la musique pour l'écouter à volonté.
4. Leur valeur d'usage est variable, en fonction du moment, du lieu, du système d'écoute, etc. Je paie 2€ pour quinze mesures de mauvaise qualité de sonneries, uniquement s'il s'agit d'une sonnerie sur mon téléphone : je ne paierai JAMAIS ces 2€ pour les passer dans mon salon. En revanche, je râle qu'un CD de classique coûte 27€, comme un film indépendant sur DVD. En  plus, ce sont ces deux-là que je ne trouverai PAS sur un réseau de P2P, loi des grands nombres oblige...

 

Quel avenir pour les parties en présence ?
1. Pour les artistes : leur revenu ne sera pas constitué uniquement des ventes de CD. Le concert va revenir en force, pas forcément la grosse machine, mais la rencontre intimiste, unplugged, ... Les nouveaux canaux (chat en direct, mini-vidéos, goodies, visites de studio, produits dérivés, masterclass, ...) seront une part de plus en plus importante de leur revenu. Mylène Farmer, il y a quelques années, avait commencé à comprendre et appliquer cela.
2. Pour les Majors : rassurez-vous, elles survivront. Elles deviendront beaucoup plus multiproduits et multicanaux qu'à ce jour : CD, DVD musicaux, T-shirts, places "backstage", ... Elles continueront, et avec raison, à saturer les réseaux d'échanges P2P de fichiers leurres, ce qui conduira à un développement des échanges par mail. Psychologiquement, l'effet n'est pas le même : le fautif ne pourra pas dire "je ne savais pas que ça allait être téléchargé". Une entreprise exploitera le phénomène de "long tail" : grâce à la dématérialisation, elle proposera un choix virtuellement illimité d'oeuvres marginales (du point de vue du marché), dont le coût de diffusion d'une unité supplémentaire est très faible passé le formatage initial. D'une certaine façon, le coffret Intégrale Mozart illustre bien le phénomène de "longue queue" : le diffuseur a assemblé des enregistrements qui dormaient dans les archives de producteurs, en a fait réaliser d'autres et a emballé le tout dans un coffret sans fioritures marketing. Contre-exemple parfait : l'intégrale Dutronc avec son cactus en plastique moche, ses huits CD et ses... 170 € !!! Le premier coffret s'adresse à tous les curieux, le deuxième aux fans uniquement (et encore...).
3. Pour les constructeurs : ils font face au dilemme du prisonnier. Si tout le monde est d'accord pour protéger contre la copie au niveau du matériel, ce sera le cas. Mais un seul joueur a toujours intérêt à ne pas respecter (ou à laisser pirater) la règle. Qu'on se rappelle le zonage des lecteurs DVD : c'est le vendeur lui-même qui dézonait le lecteur, il suffisait de lui demander... J'ose prédire que ce sera exactement pareil avec la norme HD-ready. Un constructeur n'a aucun intérêt à investir sur ce système de protection ; il se contentera de l'application minimale de la norme.
4. Pour les éditeurs (Microsoft, Apple) : ils ne peuvent pas ne pas tout mettre en oeuvre pour protéger les contenus. Microsoft a besoin des Majors, tout comme Apple. Mais de toute façon, quoiqu'ils fassent, aucune protection logicielle n'est éternelle. En revanche, même si je ne suis pas sûr que cela arrive, le jour où le rapport de force sera tel qu'ils devront choisir entre la satisfaction de leurs clients et les exigences des Majors, à votre avis, qui choisiront-ils ? Cela explique aussi une partie de la guerre contre l'open source : l'open source modifie le rapport de force entre les éditeurs et les consommateurs...
4. Pour le public : quels que soient les termes de la loi, M. Toulemonde - et ses enfants - continuera à faire comme d'habitude. Il ira au plus simple pour acheter sa musique, en fonction du budget qu'il veut y consacrer : téléchargement illégal pour le tout venant, iTunes ou autres pour le choix "payant", voire coffret ou CD pour un "supplément de valeur perçue" (cadeau, collection, ...). Les systèmes DRM qui lui empoisonneront la vie seront circonvenus, les autres seront là sans qu'il s'en émeuve.

Je ne suis pas pessimiste. Nous allons probablement traverser une période cahoteuse. Mais au final, nous continuerons à écouter de la musique, les artistes à en créer, les producteurs à en produire et les diffuseurs à en distribuer.

 

Comme on dit : si ça peut s'entendre ou se voir, ça peut se copier.

 

Subséquemment : la copie n'est PAS le problème.