04/11/2004

Eclipses

L'autre nuit, il y eut une éclipse de Lune. Nous avions décidé de la voir. Deux heures à quatre heures trente du matin : tant pis pour le réveil difficile. Ou l'absence de coucher, finalement.

Vers une heure trente nous sommes partis, cap au sud. A la place des usines Citroën, quai de Javel, le parc est plat, dégagé, à peine encombré par deux serres et une montgolfière, ballon captif à l'oscillation grise presqu'immobile dans la clarté lointaine de la Seine réfléchie.

Peu de lumières, aussi. Quelques couples, des groupes d'amis ont eut la même idée que nous. Un homme seul, au gros col roulé de couleur sombre *comment voulez-vous la définir, à cette heure ?!* trépied photographique, téléobjectif et moteur de suivi astronomique : il veut prendre l'instant de la totalité.

La Lune est là, brûlant froidement la nuit tranquille. Le ciel est dégagé. Nous nous posons sur l'herbe, on fume, éclat trop fort d'une alumette instantanée. On parle. Les étoiles sont peu visibles, pleine Lune et pollution parisienne.

Et... tiens, ai-je rêvé ? Une ombre, comme une première morsure sur la circonférence irrégulière ?

Oui. Ca vient de commencer. On garde un oeil distrait sur la veilleuse en voie d'effacement. Au fur et à mesure de la progression vers la totalité, les passagers du temps assis ou debouts parlent moins, regardent le ciel.

Encore un peu. Je vérifie l'heure, pour la totalité. Voilà. La Lune est roux sombre, couleur d'atmosphère parisienne quand on revient de la colline de Meudon au crépuscule d'un soir d'été figé. On attend. Plus grand monde ne parle, on entend le déclic des appareils photographiques.

FInalement, il ne se passe pas grand chose. Du moins, pas autant. Pas autant que cette éclipse de Soleil, en 1999. J'avais posé une journée, pris ma moto, en route vers Beauvais, loin de la ville. Le ciel était couvert, bousculé, immobile, damned ! J'avais remonté les bouchons sur l'autoroute, les lunettes spéciales dans mon sac à dos, protégées de la moindre rayure - on peut perdre la vue si rapidement. Une colline. Je m'y étais arrêté. Bon sang, ces nuages ! L'heure approchait. Et tout à coup, à environ trois mille mètres, une trouée, sur une autre butte. Je bondis, je roulai vite, quelques minutes encore, aurais-je le temps ? Casque quasiment jeté, ouf !, ça commençait à peine.

Même sensation d'effacement. Sauf que là, c'était noir sur or. Et puis la totalité arriva.

L'air s'arrête. Le vent cesse brusquement. La température tombe. Les oiseaux se taisent. Plus un vol, non plus. La couronne explose sans un bruit, sans un souffle, horrifiant contraste des éons contre nos humanités. L'éternité en une minute et six secondes. Par-delà les mots. Mon coeur s'est-il arrêté de concert ? Je suis sûr qu'il a ralenti. J'enlève les lunettes, cela ne risque rien pendant encore une poignée de gravier.

Merde.

C'est... immensément beau.

Remettre les lunettes, on ne va pas jouer avec ce feu-là. Trois, deux, un, premier rayon, tout disparaît, le soleil redevient noir, le vent se lève et ondule les champs alentours, la température remonte progressivement, les oiseaux... ça y est, on les entend à nouveau. Les gens s'ébrouent, se regardent, n'osent encore parler, se tournent lentement vers les voitures et les vans, comme à regret.

Je me souviens d'avoir pensé : la prochaine est en Afrique du Sud, la plus longue du siècle précédent, j'irai.
Je ne l'ai pas fait.

Je le ferai.
Je revivrai ça.

Me sentir à nouveau petitepoussièredétoilé vivant.

Vivant !