13/04/2007
Fragments d'Afrique (3)
Douala, capitale économique du Cameroun.
Après l'étrange traversée de la zone portuaire, pour rejoindre l'hôtel, la contradiction de tout cela me saute au visage.
Je n'ai jamais vécu entouré d'agents de sécurité. Deux à l'entrée, un aux ascenseurs, un par étage.
Je n'ai jamais été réellement inquiet à l'idée de croiser la maréchaussée, comme le manager local qui nous ramenait d'un restaurant, quand il a su que deux d'entre nous n'avaient pas leur passeport sur eux. Les "mange-mille" (... francs CFA) ne sont pas que papivores : la discussion est, d'expérience (la sienne), rarement administrative et toujours désagréable.
J'ai souri au manège des hétaïres de bar. De belles, ou qui l'ont été, femmes, sur-maquillées, habillées à la mode (une certaine mode, celle des cagoles marseillaises), aux faux cils kilométriques, au regard de biche dressée à tuer, aux sourires carnassiers, perchées sur pilotis. Leurs manoeuvres, face à un vieux type, un peu gras, un peu dégarni, un peu seul sûrement, mais un peu beaucoup prêt à leur payer à boire. Ce qui arrange le barman. Un baiser en moins d'une heure, mais à quel tarif ?
Le lendemain soir, d'autres assistantes de vie locale, plus jeunes, jettent leurs grapins sur un groupe de trois occidentaux. Elles en seront pour leurs frais : à minuit, tout le monde se sépare. Bec dans l'eau cette fois.
J'ai vu que "tous les expats finissent alcooliques". Un couple à la cinquantaine bien entamée, lui whiskhy, elle bière, en train de s'engueuler quasiment à voix haute. Elle, visiblement excédée, le geste brusque, sec, cassant. Lui, complètement amorti, la moustache poivre et sel aussi tombante que ses paupières fatiguées, qui argumente à peine, l'air à la fois agacé de tout ce cirque et habitué à ces représentations. Je les retrouverai dans l'avion, lui tout sourire aux hôtesses, elle tout équilibre approximatif entre deux rangées de siège.
J'ai dîné au vent, sur le ponton du "dernier comptoir colonial" - d'où partaient les hommes et les femmes enlevés ou faits prisonniers par d'autres tribus, vers une terrible traversée de l'Atlantique, sans espoir de retour. Brochette de zébu : très bon.
J'ai mangé du varan, de la chèvre, goûté du porc-épic. Je connaissais déjà le goût du crocodile.
Je me suis senti en contradiction lorsque nous avons été reçu à déjeuner par sa femme chez le manager local. Un grand appartement, pas complètement décoré, dans l'immeuble où réside la majorité des officiers français : "on est sûrs d'être évacués, en cas de problème : le jardin est entretenu pour permettre l'arrivée d'un hélicoptère". Une dorade rose, chassée le dimanche précédent : délicieux. Mais cette terrible opposition entre l'aménité à notre égard de sa femme, fille d'expatrié, et la dureté obsidienne de sa voix quand elle s'adresse à leur cuisinière locale.
Des contrastes aussi violents, des découvertes aussi radicales, sur le monde et sur soi, je ne les ai trouvés qu'en amour.
Je comprend que l'on puisse tomber amoureux de l'Afrique.
19:45 Publié dans Détours du monde | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : voyage, cameroun, afrique
09/04/2007
Fragments d'Afrique (2)
Atterrissage : une poignée d'enfants sur un terrain de jeux improvisé, à quelques dizaines de mètres de la piste, se dispute un ballon.
A la descente d'avion, la chaleur moite - par contraste - tombe sur les épaules. Elle n'est pas si redoutable que je le craignais.
Le hangar marronnasse qui sert d'aérogare mijote dans son jus depuis une trentaine d'années. Les suspensions majestueuses de tubes multicolores, de longueurs différentes, sont ternes, éteintes, poussièreuses. Trop usé et cassé pour être "vintage", mais restorées, elles feraient fureur dans les décors design des catalogues d'art. Ce contraste violent : un endroit idéal pour un shoot des plus beaux mannequins du monde.
Contrôle du carnet de vaccination. Contrôle du visa. Pas de contrôle à la douane. On sort.
Le manager local nous attend, en costume au milieu d'une petite foule de porteurs officiels, officieux, de racketteurs et de quelques familles. Il bondit à notre rencontre et rattrape de justesse la valise d'un collègue qu'un gamin d'une quinzaine d'années "se proposait" d'amener à la voiture. La voiture est garée en sous-sol, parking protégé et surveillé. Car, nous explique-t-il, il est fréquent de voir une nuée de gamins se précipiter sur le chariot d'un touriste décalé de fatigue, qui se retrouve en quelques secondes bredouille devant... son chariot vide.
Le trajet en voiture, de l'aéroport à l'hôtel, rend réelle, tangible, cette arrivée dans un autre monde.
De part et d'autre du ruban de goudron, des cahutes de quelques tôles assemblées, le rythme de lampadaires greffés sur des poteaux de bois ("l'appel d'offres disait poteaux métalliques, mais on a dû leur trouver une autre destination... officieuse", sourit notre collègue local), la barrière de sécurité par endroit manquante, à d'autres déchiquetée par un accident, ailleurs encore trouée de rouille. Le chauffeur ralentit parfois, pour passer au pas sur d'immenses nids de poule. "Douala était une ville de l'opposition. Il y a quelques années, les habitants ont mis le feu à des pneus pour protester. Le gouvernement a laissé les routes en l'état pour leur faire payer." Charmante démocratie...
L'hôtel Méridien se situe à la limite du port de commerce. Zone tant industrielle qu'industrieuse - à en juger par les voitures coffres ouverts, les discussions de part et d'autre des grilles entre vigiles et... et quoi ? des "commerçants indépendants" ? ;-)
A dix-neuf heures, après une douche froide, je n'ai plus chaud et ressens moins la fatigue du voyage.
09:35 Publié dans Détours du monde | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : voyage, cameroun, afrique
01/04/2007
Fragments d'Afrique : images (en)volées
Siège 1K de l'Airbus A340 d'Air France. Plus à l'avant de l'appareil, c'est les pilotes.
La France défile sous nos ailes, claire et ensoleillée, teintes vert sombres parsemées de l'ocre des villes et villages. C'est toujours aussi beau, même après des dizaines de voyages.
A l'heure du déjeuner, au loin, la barre neige lumineuse des Pyrénées. En réalité, une illusion de blancheur : plus on s'en approche, plus sombre se font les crêtes, il n'y a en réalité que quelques adrets encore enneigés, partout ailleurs le sol nu, sienne du massif a repris ses droits.
Dès la frontière franchie, c'est le sable espagnol qui se révèle : tout y a l'air sec, poussière.
Je n'ai pas vu Gibraltar. La mer que je devine a la couleur saumon du désert, nous devons être au-dessus de l'Algérie. Ocre d'un cours d'eau sur le brun d'une terre brûlée. Pas un nuage, la brume de chaleur qui noie l'horizon. L'avion vole bas, ou alors la notion de perspective n'a plus cours. Il me semble distinguer l'épave d'un tronc échoué, teinte grise des bois plus que morts - mais comment serait-il arrivé ici ?
Tempête de sable : le ciel est sable sous nos pieds, ou que se porte le regard. Nous volons légèrement au-dessus d'un coussin ocre. Il n'y a plus qu'un seul repère : au-dessus, c'est le ciel, bleu métal ; en dessous, seule la certitude logique que la terre est là empêche de s'imaginer au bord du monde.
L'eau enfin, grasse et grise dans les méandres du fleuve, encadrée du sombre vert de la forêt tropicale. La frontière entre arbres et eau est à la fois nette - pas de plages, un tracé au scalpel dans la terre argileuse - et rendue floue par des traînes d'eau tourbeuse au gré des saillies de terrain dans le courant.
Quelques brûlis, les troncs immenses et décharnés qui s'élèvent au dessus de la canopée.
Des routes humaines comme une saignée.
La ville enfin, étale, brouillonne, immense.
"Bienvenue au Cameroun"
10:40 Publié dans Détours du monde | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : voyage, cameroun, afrique
26/03/2007
Retour d'Afrique (teasing)
Nougaro chantait : "Dès l'aérogare/J'ai senti le choc/Un souffle barbare (...)".
C'est exactement ça.
Le hors-monde d'une aérogare qui a dû être neuve du temps où Sean Connery jouait Bond, qui a vieilli sous la chaleur et l'incurie politique locales, où la foule en sortie de douane est pour moitié composée de pickpockets.
Et ce n'est pas non plus que cela.
Un choc total.
Le même qu'en amour.
14:05 Publié dans Détours du monde | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : voyage, cameroun, afrique





