17/11/2004

Beaubourg le jour de fermeture

C'était organisé par un journal. Le musée ouvert en privé, visites et discussions devant les oeuvres avec les conservateurs, des artistes, etc. Comme un joli coup de tête, j'ai posé une journée, pris deux billets, invité une amie artiste, allez hop ! on va se rêver devant un siècle d'art.

La carcasse métallique était étrangement calme. Sécurité légère à l'entrée, une noria de jeunes en costume noir pour l'accueil. Formalités, billets, inscription confirmée, tout va bien.

Dans un musée vide, les oeuvres prennent une vie propre. Les trois Bleus se reposent en angle, très mal mis en en lumière *ok, je ne suis pas objectif sur ces toiles-là : elle me noient*. Le premier conférencier nous accueille, un peu timide, un peu vouté, un costume un peu trop grand. C'est le directeur du musée. Pendant une dizaine d'oeuvres il nous enseignera *enfin, surtout moi : pour elle, ce sont des révisions* les ruptures de l'art contemporain, peinture essentiellement, mais Duchamp quand même, puis Soulages et la sculpture américaine des années 60.

A l'entrée de cette dernière salle, il y a une "gardienne de musée" *c'est quoi le terme entrepreneurialement correct ?* Nous sommes entourés de femmes, âgées *je suppose qu'une visite à Magnycours serait plus masculine*. Un regard. Deux, un sourire. Trois, appuyé. La ligne droite en corde invisible, déplacement des corps par rapport au reste du petit groupe. Elle portait un bustier un peu chinois, une jupe noire en corolle, des bottes fines de cuir. Les cheveux noirs, les yeux dorés. Un silence est passé. Je lui ai souhaité une bonne journée.

Et puis nous sommes revenus. Pour prendre des infos sur son métier, mon amie cherche un poste de ce type. Aussi. Instant renouvelé. On a un peu discuté. Ses études, son métier actuel *en fait, "ses" métiers*, ses supports de création.

L'après-midi, retour au musée après un long déjeuner à St Germain des Prés, dans une bonne crêperie. Cette fois, deux guides : Daniel Buren et un conservateur, Jean-Pierre Bordas. L'échange est vif entre le défenseur de l'oeuvre dans son unicité et le défenseur de l'oeuvre au sein de l'ensemble et en tant que symbole de la richesse des collections... Bien sûr, ils s'adorent. Ils se chamaillent, on intervient, on questionne, on demande des précisions, c'est vif, intelligent, riche, fusant, ça pétille. Buren met le doigt là où ça fait vraiment mal, les oeuvres invisibles, mal accrochées, ou dont l'accrochage entre en contradiction majeure avec la visibilité de l'oeuvre. Bordas explique, défend, renvoie la balle aux artistes un peu trop insouciants. C'est passionnant.

C'etait une journée de rêve. "Du vrai luxe", dira mon père. Il a raison.

Rêver est un luxe à voler.

20/09/2004

Aurélie Nemours à Beaubourg

L'art géométrique comme une mystique zen de la verticale et de l'horizontale, le point comme un carré créateur d'univers et de sens - "le signe précède le symbole" dit-elle.

Mystique de l'ascension spirituelle vers le positionnement au "dixième de millimètre" (titre) des lignes noires/blanches sur l'éclat de la toile géométrisée. Les noirs sont primaires, bleu, jaune, rouge, les blancs teintés, bleu, jaune, rouge ombre sur les blancs délimités. C'est la limite de la construction optique, vibration cérébrale de la toile observée *un robot, une IA, que verraient-ils ?*

Etonnant. Paradoxe.

C'est quand même pas ma tasse de thé.

10/09/2004

Chronique du Pot Doré

Le soleil décroît sur Beaubourg emmêlé d'acier. Le parvis est jeté d'êtres assis, allongés, en distribution aléatoire d'un repos estival. Ils sont sous mes yeux, je domine vu d'ici. L'air est chargé de musiques, guitare et xylophone pour un jazz classique devant la librairie-café à ma droite, crincrin enregistré d'une musique asiatique à ma gauche. Les portraitistes hèlent d'usage le chaland.

Je vois les gens de Paris : polo noir au téléphone oreillé, étudiants étrangers, encore quelques touristes, ces filles un peu trop mode, haut turquoise moulant sur jean taille basse, le portable en nécessaire activité. Le SDF à la bière se repose à quelques pas d'un couple étrange, assis collés mais qui regarde dans deux directions opposées.

Depuis le début de l'après-midi, il y a une caméra DV sur un bras articulé, trois personnes pour la déplacer : s'agit-il d'une agence, d'une réalisation de fin d'études ?

Plus haut, sous l'ombre étique des petits arbres, de jeunes filles dessinent en papotant *ou l'inverse*, le trio policier avance nonchalant, ça roule un peu des mécaniques bien sûr, main flemmarde sur l'arme. En sortie de bureau, j'en vois qui viennent s'asseoir pour lire le journal, une chaussette froissée.

En tailleur, on dessine, on fume, on lit, on est absorbé, on ignore la photo souvenir "mais si, met-toi là, plus à gauche" en italien ou en japonais, on snobe les dragueurs d'habitude. Certains s'appellent pour se trouver, en simultané *la place n'est pourtant pas si grande* "t'es où, ah !, je te vois !". Que disent-ils dans ces cas-là, pour raccrocher ? Faudra que j'écoute mieux.

Le granit des pavés perd sa vibration calorifique avec l'heure qui passe. Mes commères les huit cheminées d'aération au métal avachi *tout le monde n'a pas la chance d'être marmoréen comme moi* observent la foule et l'entrée, yeux d'escargot au garde à vous d'une improbable évolution.

Les feuilles commencent à se disperser, ça crispe sous les semelles. D'ailleurs, le bruit ici est différent : froissement des conversations multilingues, talons secs, cliquetis des fermetures métalliques des sac à dos balancés. Le tremblement vert de la Propreté de Paris brise l'écho d'une chanson guitarisée. C'est l'heure de la douceur de vivre, le monde peut bien hurler, on est ici paisible, seul le mouvement d'un VTT transversal rompt la monotone démarche des pigeons fatigués.

Il y a cette énergie des vies en mouvement, pas une urgence, juste un "en avant ! vivre !". Je les sens s'appuyer contre mon socle de marbre blanc, passer, me regarder, ou trop bien me connaître paysage urbain pour lever le nez, sauf en reflet touristique. Une femme pressée me lit en marchant :

Jean-Pierre Raynaud, Courbevoie 1939. Le Pot Doré, 1985. Polyester stratifié et feuilles d'or. Donation de la Fondation Cartier..."

hop ! elle est passée.

Mon illustre voisin dorsal, en plus de ses tubulures apparentes, s'est mis depuis cet été à proclamer pompeusement : "Ici *flèche indicatrice* le Musée National d'Art Moderne présente la plus grande collection d'art moderne en Europe" - au cas fort improbable où les guides oublieraient de le mentionner. Ca fait réclame à l'ancienne, encore une brillante idée auto-satisfaite...

Voici les styles : des encostumés, des guevarettes au béret noir, des Philippins qui chantent du reggae "no woman no cry" revisité, des femmes teintées de bronzage en tenue couleur d'été, la variation habituelle des étudiants culturels, un couple grunge mais avec goût, limite fashionisé. Touristes japonais en socquettes blanches dans les nu-pieds, comme un stéréotype.

Tiens, je ne suis plus seul : à chaque angle, deux hommes s'appuient, c'est l'attente certaine, le sourire, coup de rein inélégant, l'attendue arrive. Le deuxième a regardé, sans bouger.

Plus loin, le triple enlacement d'un couple, du soleil bas et du temps volé.

L'air est un peu gras ce soir, les moucherons se prennent au jeu de ma dorure, ils collent un peu. Le soleil tourne, ils me laisseront bientôt.

Soudain à droite s'élèvent des voix de femmes en chant traditionnel, le son des maracas ; à gauche répond une cornemuse, ça charivarie avec le tambourin. Entendez-les, et le pas mouillé des tongues, le grinçant des chaussures de cuir, l'écrasement caoutchouteux d'un papier froissé. Cacophonie féérique des sons reflétés par les parois de verre en une julienne de vies entremêlées.

Notre-Dame m'a dit que les faucons ont niché. Ils me visitent parfois, de nuit. Je leur parle de mes voyages. Oui, j'ai voyagé, avant. On m'a exhibé à Jouy-en-Josas, à Berlin, à Pékin aussi. Mais c'est ici que ça vit, que je vis immobile depuis 1998, à vous regarder tomber dans la ville miracle.

Fermez les yeux, écoutez la ville, la musique des êtres croisés.