26/10/2004
Vacarme de cocktails
En remontant la rue de Seine, les galeries endormies se teintent de nostalgie. J'y étais passé, de jour, vous vous en rappelez, extase des oeuvres éclairées, un bar de quartier à l'air canaille.
Hélas, il est trop tard, nuit, les chaises sont retournées sur les tables rondes par les bras de déménageur d'un patron à la carrure de catcheur Drapeau arc-en-ciel sur la vitrine : un discret insigne un peu incongru dans ce quartier. Le bar ferme. Dommage.
De dépit, on en revient, aimantés, vers le point de nos attractions errantes.
Ambiance explosée !!
Une convention ? Un séminaire ? En français, en anglais, l'endroit dégueule de gens, ils ont l'air de tous se connaître, aux styles équivalents, aussi - lunettes rectangulaires, jeans siglés, baskets de marque. De quoi s'agit-il ? Une chaîne de télé ? Ils sont tous au vin rouge et mini-club sandwich, le blond un peu gras aux Puma à bandes jaunes, la brune au gilet long de laine brique, baskets hautes à la virgule blanche. Ou agence de pub. Brouhaha.
La musique espagnole, flamenca, chantéecriée, lutte contre le volume des affirmations simultanées. C'est bien la première fois, ce lieu, ainsi.
Ma voisine de droite est une anxieuse. Quelque chose dans sa posture crie l'attente, l'espoir, la crainte et le repli.
Tragicomédie des sociétés.
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20/10/2004
Fumée
"Ecrire, écrire, écrire" dans un soupir, mi-exaspérée, mi-excitée de l'attente. "Suis-je romancière, écrivain de théâtre, nouvelliste ? Ce n'est pas la même chose. Il faut choisir son style."
"Pourtant, dis-je, il y a Hugo."
"Hugo !"
"Ou Cocteau. Il peignait, aussi, il dessinait."
"Cocteau !" un soupir "mais Cocteau, c'est Cocteau ! Hugo, c'est Hugo !"
Pensive elle regarde la rue tranquille, le Louvre endormi, le cigare pensif tandis que le ballet des serveurs accompagne la sarabande des fumées cubaines.
"J'aime bien quand tu écris."
"Ce n'est rien, je réponds, c'est que nous devons avoir des conversations... romanesques."
"C'est le Louvre..."
"Oui. C'est ça. Comme un Truffaut. Ce doit être ça." - deux sourires.
Ce soir, elle est vêtue de blanc, un chemisier à l'attache au côté, crêve-coeur des yeux trop curieux, ouvert d'un mouvement négligé sur la dentelle bleue d'un soutien-gorge à balconnet. Au cou, une rivière de petits rubis, pâles reflets de l'intensité des yeux brillants d'amour, d'alcool, de l'usure des expériences passés. De désir. De rire.
"C'est vrai que nos rires sont obscènes parfois. Et parfois, d'une délicatesse insaisissable. Alors ça les rend fous. Ca les rend fous et ça les fait rire encore plus. Et ils finiront par nous haïr." Intriguée, elle sourit. "Paris, c'est une jeune femme en fait. Elle est pas si vieille que ça. Elle est sortie de l'adolescence, mais elle est pas si vieille que ça." Je ne répond pas, il n'y a pas de question. Les vapeurs de l'irish coffee libèrent la parole spontanée. "Tu crois que Paris me ressemble ?" Penchée sur sa paille, elle aspire consciencieusement, concentration nécessaire, bruit de fond de verre provocant, le breuvage tiède et crêmeux. "Je suis d'accord, le bruit, c'est pas très élégant. Mais c'est pour aspirer ce qu'il y a au fond." Un sourire lumineux. "J'arrête." Elle arrête.
Les yeux curieux, ce petit mouvement des épaules, droite dans le fauteuil, le roulage appliqué d'une cigarette à la main. La langue baladeuse, yeux au ciel désoccupés d'une réalisation tabagique approximative.
Mouvement.
"J'ai besoin d'écrire. Dix pages. Je vais au bar. Je rentrerai vers cinq heures du matin." Comme un défi.
"Embrasse-moi. Un vrai baiser de cinéma."
"Non." Effleurement. Puis
"Tu viens ?"
La musique des années soixante bruit en écho sur le velin de nos esprits crayonnés. Derrière le barman aux pattes fines, cinq rangées de bouteilles variées. Les verseuses en aluminium comme des becs orgueilleusement tournés vers le ciel de fumée. Stylo en main, l'air absorbé, elle déchire l'emballage du sucre en poudre. Cigarette. Posture de l'écrivain. Accroche-coeur en liberté.
La plume Parker prend son envol sur le papier. Ses doigts à la finesse arachnéenne dirigent et contrôlent le filet bleu de ses pensées. Le feu d'un cigare achevé brûle sa langue, mouvement de dépit et de jouissance mêlés - il est déjà terminé ?
L'ambiance est brisée de l'éclat des verres, des cocktails, des shakers, sous la bienveillance sereine de l'écran bleuté des caisses à écran tactile. C'est le café de l'écrivain libéré de ses entraves diurnes. Harmonie des positions corporelles, un redressement. "Tu as mal au dos ?" "Oui." puis "Je reviens." Elle se lève et disparaît au coin du comptoir annnées 30.
"Elle est très belle." Appréciation chuchotée trop haut d'une femme aux cheveux poivre et sel à son mari.
"Oui, je réponds, elle est belle, et je ne suis pas objectif." En un sourire partagé. La revoilà.
"Je suis prolixe ce soir, je crois que je vais y arriver." Elle écrit. Et me le lit. Me l'offre en partage, en jugement incongru, en holocauste de mes délires à l'autel de ses mots jetés. Sa taille fine oscille en musique. Le regard figé dans son propre regard, elle, miroir, voit défiler le cours de ses pensées, de son cri à écrire, de ces mots à hurler sur le parchemin de sa notoriété. Autohypnose des mots appariés.
C'est l'heure où les serveurs kilométriques commencent à fatiguer, yeux cernés, gestes las, sourires de complicité.
Le froid pénètre par la double porte entrouverte : l'air devient piquant, relever son col. La rumeur noctambule se déplace, les accoudés au bar s'évanouissent. Le brouhaha des paroles jetées vient maintenant du fond de la salle, comme un Titanic à la musique perpétuelle. C'est la bohème rive droite d'un Paris décimé, les voitures sont rares, les cars passagers.
Le tablier gris de nos paroles défile en classe de lecture bien appliquée. Satchmo râle musical sur une contrebasse langoureuse.
Musique.
Hemingway vient d'entrer.
Il est saoûl, bien sûr, un reste de chili con carne dans sa barbe en broussaille. Il s'approche, lourd. "Un rhum !" tornitruant, accord brisé dans la volupté du lieu. Ca y est, il s'accoude. Il parle. Nous raconte rocailleux le vieil homme à l'obsession caraïbe, ses pêches saturniennes contre le chronos dévorateur, ses errances mythique au coeur des marais infestés. Le silence s'est fait, la parole suspendue à ses lèvres blessées.
Hemingway parle, compression d'espace-temps parallèle volé.
Alternative de la vérité.
*Elle m'avait demandé un portrait. Voilà des bribes, plutôt.*
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01/10/2004
Les yeux ouverts, la nuit
Sur le pont des Arts, l'air a la langueur transparente de l'après-pluie. La Seine à peine ridée reflète les lumières de la Samaritaine, les ponts illuminés. Il fait frais comme l'octobre annoncé.
Sur les lattes du pont, des restes festifs, de vin, de champagne. L'Institut de France luit jaune face au Louvre lacté. Des groupes finissent leur soirée, à cette heure on boit le champ' à même la bouteille, on n'est plus à ça près. Il est minuit. Les voitures étagées, un flux sur les quais, un autre à hauteur de musée, passent aveugles. Il a plu, on y a échappé.
L'évanescente joue les vexées, parce que je ne la reconnais pas de l'autre extrêmité du trottoir. Un nouveau chapeau, pull épaules nues, brique, souris au ruban de satin. Elle a l'air fatigué.
A peine arrivés, en un coup d'oeil, le patron nous reconnaît. Quartier général de nos nuits traversières. Il nous conduit dans la petite salle d'à-côté, grandes tables aux nappes blanches, bibliothèque des livres échangés par les voyageurs de passage - c'est le deuxième concept du lieu. Un beau couple sur le canapé.
Jusqu'à la fermeture, c'est le Fumoir en cigare. Puis nous partons en balade urbaine, à la recherche d'un bar qu'elle veut me montrer, "quelque part près des Halles, mais je sais pas où exactement", finalement trouvé par hasard, mais il est cinq heures, c'est déjà fermé. De l'autre côté du jardin, le Pied de Cochon est ouvert, on a un peu faim : allons, un tartare, un verre de vin, une assiette de desserts ! Deux heures passent, riches, parlant de cette ville provinciale où elle s'ennuie, de ses amies, de ses sorties.
"Rentrons par les quais de Seine, à pied, c'est plus joli !"
On verra l'aube cligner des yeux sur la ville endormie.
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15/09/2004
Rue de Clichy
C'est un vieux bar de la rue de Clichy. En angle, comme il se doit. Quelques chaises en plastique rouge et blanc tressé rangées en oignons à l'extérieur, protégeant cinq tables tristement banales du passage des sorties de cours, trottoir trop étroit.
L'intérieur est un décor d'autrefois : cuivre, papier et peintures devenus jaune nicotine, panneau de formica imitation bois sombre sur les poteaux, des abat-jours en forme de saladier, au bout de chaînes usées, banquettes et chaises en skaï marron *en été, ça doit coller*. Le grès du sol a bizarrement pris la même teinte que les murs, qui copie l'autre ?, tandis que les vieilles dentelles aux fenêtres n'en finissent plus de bailler leur poussière.
Au moment où j'y entre, je suis le seul client.
Sur les étagères, les pichets de vin en terre cuite marron col verseur blanchâtre, tandis que l'eau sera servie dans les indestructibles carafes plates au logo anisé. Miroir à décor peint de fleurs sablées dans le verre, mauve, vert, jaune, l'intégrale des anciennes affiches "série limitée, reproduction conforme à l'original" de la même marque de boisson alcoolisée *y aurait-il un trafic, sinon ? probablement*.
Derrière le zinc, le couple de tenanciers. Une bonne cinquantaine d'années chacun, lui moustache étroite cheveux blancs, dans le costume du bistrotier - le gilet noir sans manches à multiples poches pour la monnaie, elle cheveux teints acajou, le torchon à la main, quelques colliers clinquants. Le Parisien du jour traîne dans un coin, sous la plante verte. Le "bonjour monsieur !" sonore et accueillant, ça fait un peu bizarre, toutes ces tables vides.
Pendant le café, un pilier est entré, une pression directe, cap au bar, sans tirer de bords pour le moment. Sa voix empoussiérée rompt la monotonie de l'air aux souvenirs de fumée.
C'est absolument parfait !! Tout cela est beau, parisien. Pas de "concept" ici, de "couleur musicale", de néo-ceci post-machin. C'est juste un bar un peu ancien, échappé d'hier pour encore quelques demains.
J'attends le commissaire Maigret.
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