11/09/2004
Ce n'était pas Paris
Je me souviens.
Nous étions au bureau. Je discutais par ICQ avec une amie colombienne, elle aussi à son bureau, là-bas.
Et tout à coup, début d'après-midi, en espagnol :
"Il y a un avion qui s'est écrasé sur le World Trade Center !".
"Arrête, c'est pas drôle !". Incrédulité.
"Si, je t'assure, je regarde CNN, on voit la fumée !"
Je rentre l'adresse web de la chaîne. Inaccessible.
Essayons le New York Times. Inaccessible.
Le Wall Street Journal ? Inaccessible.
CBS, NBC, ABC, tous mes souvenirs de chaînes américaines ? Inaccessible, inaccessible, toutes inaccessibles.
La France, alors.
TF1, LCI, France 2, France 3 ? Inaccessibles.
Le Monde, Libé, Le Figaro, tous les journaux. Inaccessibles.
AFP. Inaccessible.
Merde. Qu'est-ce qu'il se passe ? "Shock and awe", qu'ils ont dit, après, dans un cynisme absolu, comme un exorcisme.
"Il y en a un deuxième qui vient de s'écraser."
"Tu te fous de moi ! C'est pas vrai !" Je sais que c'est vrai. C'est la seule explication rationnelle à la saturation des réseaux.
Au bureau, on ne me croit pas, non plus. Je leur dit : "Essayez donc de vous connecter sur un site d'info : ils sont tous tombés. C'est qu'il se passe quelque chose." Restons logique...
Mon Dieu, que se passe-t-il.
Analytique : les sites des radios doivent être moins fréquentés. France-Info.
Une seule page, une page "bouchon", comme on dit, qui remplace tout le site.
Dix lignes de texte brut sur fond blanc, la date, l'heure.
C'est vrai.
C'EST VRAI !
Au fur et à mesure de l'après-midi, deux, trois, on ira jusqu'à sept avions portés disparus, puis, la panique retombant, plus que cinq, en fait quatre.
Je me souviens avoir pensé, stupéfait : "C'est le début de la Troisième Guerre Mondiale." Comme quoi mes référents étaient vraiment datés XXème siècle...
Et puis tout à coup, je me suis arrêté. Les premières photos s'affichaient. L'explosion, la fumée. J'ai pensé aux passagers.
Et ce XXème siècle s'est écroulé. Deux fois. Comme au ralenti. Sans un bruit.
J'ai pensé à tous ces gens, dans les tours. Comme un hurlement infini déchirant la trame du temps connu, oui c'est cela : à partir de maintenant, on entre dans... quoi, au fait ?
J'ai senti l'angoisse et la tristesse monter.
Je suis de la génération qui a dû effacer ses livres d'histoire. On m'a appris la guerre froide, Cuba, Prague. Gorbatchev était bizarre, avec sa tache, sa Perestroika. Prague se soulevait, Révolution de velours.
Je suis de la génération qui a vu le Mur tomber, dans une cacophonie joyeuse, sans outils, à la force de la foule, quelques cordes, quelques pioches, quelques masses, les gens riaient, chantaient, se touchaient.
Je suis de la génération qui a vu Rostropovitch jouer, pendant que le Mur tombait. De celle qui s'est mise à regarder ses livres d'histoire avec une nostalgie étonnée, avant de les bazarder.
Je suis de la génération qui a pensé : voilà, malgré Tienanmen, c'est une nouvelle ère qui commence, peut-etre une ère de paix. Oh! je sais, il y aura toujours des conflits, des massacres, des émeutes. Mais quelque chose vient de changer.
Douze ans plus tard, oui, j'ai su que cette nouvelle ère, que le XXIème siècle, commençait.
C'était pas celle que je voulais, celui que j'attendais.
J'ai juste pleuré pour ces victimes. Comme pour Omeyra, quelques années auparavant. Je sais, ça n'a rien à voir.
C'était il y a trois ans.
Et on ne peut pas dire que ça se soit amélioré.
*PS : je me fous de toute considération politique pro ou anti-américaine. J'abhorre vos comparaisons faciles "oui mais les morts en Irak" : je les pleure autant que les morts américains. Une vie est une vie, le sang versé n'a pas de couleur politique.*
18:15 Publié dans Voir, entendre, ressentir | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : 9/11, 11 septembre, terrorisme, WTC, new york





