21/06/2007

Instamatic du souvenir

Avez-vous un premier souvenir de votre famille ?

 

La question a surgi, absurde, hors de propos de mon occupation du moment (une sombre histoire de "narrative workflow" pour un projet en Afrique de l'Ouest).

 

Nous avons tous des "premiers souvenirs", ceux que l'on n'a jamais imaginé graver, et qui sont là, inscrits en nous, irréfragables à l'accident cérébral près. Ces souvenirs attachés à l'instant d'une "première fois", ou, mieux dit, d'une "première seconde".

 

Je me souviens : l'instant exact où j'ai aperçu Elle, abritée près d'une des portes vitrées d'un cinéma à Odéon, il pleuvait légèrement, j'ai trouvé la réponse à une question informulée ; l'instant du premier contact avec quelque chose, une approche de la transcendance ; d'autres premières secondes avec d'autres femmes, avant ; la première vue de la baie de Sydney, de l'aéroport de Douala, du carrefour de Shinjuku, de la statue de la Liberté, du Grand Canyon, de Lisbonne, ... ; d'autres "premières fois".

 

Mais quel est le "premier souvenir" de nos familles ? Quand avons-nous rencontré notre famille, à quelle date que l'on saurait se remémorer, vers laquelle l'intelligence pourrait faire effort de retourner ?

 

C'est peut-être cela qui rend le deuil, détestable intrusion du réel, si difficile. L'absence de premier souvenir qui n'opère pas de "parenthèse ouvrante", tandis que la mort rend crûe l'apparition de la "parenthèse fermante". "Ils ne sont pas un élément extérieur qui rejoindrait ma réalité à une date mémorable." Par conséquent, ils sont ma réalité, "ce qui refuse de disparaitre quand on cessé d'y croire" (Ph. K. Dick).

 

Et pourtant, ils sont disparus, disparaissent et disparaîtront.

 

La mécanique du deuil, ce n'est pas l'accueil de l'absence.

 

C'est l'accueil de l'irréalité* de l'absence.

 

(*par-delà l'ire-réalité)

Commentaires

La "parenthèse ouvrante" peut surgir après la "parenthèse fermante" : ce n'est que bien après la mort de mon père que m'est apparu un très vieux souvenir de ma petite enfance, souvenir fait essentiellement de sensations. Et c'est parce qu'il n'est que sensations que je sais que c'est un souvenir authentique et aussi parce que personne n'a pu me raconter cette anecdote puisque j'étais seule avec lui. Je ne parviens pas à le dater de façon précise, je sais seulement que je devais avoir moins de 5 ans.
Il est possible que la perte d'un être cher réveille en nous des souvenirs enfouis mais je crois que pour cela, il faut avoir accepté la fermeture de la parenthèse, il faut que le deuil soit fait pour que la parenthèse ouvrante apparaisse.

Ecrit par : Régine | 24/06/2007

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