« Netizen #01 | Page d'accueil | Récursivité »

27/01/2006

Se disputer avec tout le monde

Je suis sidéré, et de plus en plus violemment, par certaines évolutions des comportements humains. Notamment l'usage des mots et la perte du discours-agir au profit du discours-pour-le-discours.

 

A force de vider de sens tous les discours, quelle que soit leur nature (sauf peut-être le discours religieux, puisque son but est de dire le sens), je crois que l'on est arrivé au formalisme pur, à l'esthétique creuse, à la communication par le vide.
Il est instructif à cet égard de lire certains commentaires d'articles sur Agoravox : au discours sur les idées ("je dis ceci" "je ne suis pas d'accord avec vous, et voici pourquoi") s'oppose l'emploi de la technique rhétorique de bas étage ("comment pouvez-vous le dire ? c'est inadmissible !" ou bien "si vous dites ceci, c'est qu'en fait votre but non avoué est..." ou encore "en disant ceci, vous démontrez bien que vous n'avez rien compris."). L'échange de petites phrases, de critiques de forme, d'accusations de mensonges, de "vérités orientées", de postulats de "dessein caché" ne fait pas un dialogue. Et ne construit pas une société.

 

D'un point de vue historique, la perte du sens est une réaction qui me paraît naturelle.
Les XIXème et XXème siècles ont été marqués de tant d'idéologies, c'est-à-dire de tant de diseurs de sens, qu'il est normal que nous en supportions le retour de flamme. Le siècle dernier a subi tant de violences dans sa jeunesse qu'il est logique qu'il ait poursuivi ensuite l'utopie d'une absence totale de violence, y compris verbale. En dernière extrêmité, ça nous a donné "le consensus mou", "le politiquement correct", les "chiennes de garde", toutes ces illusions qui s'appuyait sur le postulat (faux) : si ce n'est pas dit, ce ne sera pas pensé et donc on évitera que les conséquences se reproduisent.
Cette vision mécaniste (marxiste ?) de l'histoire humaine, "mêmes causes, mêmes effets", met de côté deux phénomènes fondamentaux : l'histoire ne se répète pas, puisque qu'il y a la mémoire ; si la violence n'est pas maîtrisée par le verbe, elle se libère dans les actes.

 

Je crois qu'il n'est pas possible pour un être humain de vivre dans l'absence de sens.
Pour compenser la perte du discours commun, se construisent des fragments de discours de sens, portant sur un micro-aspect de la réalité, qui aboutissent à la création de communautés autistes et de tics de langages dépersonnalisés ("il faut", "nous devons", "il est nécessaire", "il est important" - ce qui explique par ailleurs le succès du discours de N. Sarkozy : un discours d'action à la première personne).
Il n'y a plus que des porte-paroles, mais la parole portée, qu'elle soit tournée vers un passé mythique, un présent idéologisé ou un futur performatif, est vide de sens.

 

Par là se délite une société. Par là se délitent les rapports humains : quelle différence entre des mots vides de sens et la violence ? Aucune : les deux sont insensés. Et, contrairement à la parole, la violence est plus "facile", plus im-médiate (= sans médiation).

 

Mais dialoguer, ce n'est pas qu'écouter : écouter n'est pas forcément entendre, tout comme entendre n'est pas forcément approuver.
Les apôtres de la sollicitude méprisante et de l'écoute-vidange ("les pauvres, ce n'est pas de leur faute, on ne les écoute pas"), les chantres du bon conseil, les esthètes du yakafaukon, les adeptes du cépascomsakilfaufaire ne font que détruire un peu plus le sens du commun, de la communauté. L'écoute est évidemment nécessaire, mais à condition qu'elle soit cadrée par les règles communes (ne pas se couper la parole, ne pas préjuger, ne pas brûler des voitures, etc.).
L'écoute pour l'écoute est vide, creuse, inhumaine.

 

Aussi, de grâce, disputons-nous ! *Jusqu'au XVIIème, une "dispute" est une discussion...*
Sans anathèmes, même quand les idées de l'autre nous paraissent immondes et révulsantes.
Sans "tolérance", ce masque hypocrite de la haine de la différence de l'autre.
Sans "certitude de notre bon droit", cette parure de la surdité.

 

Osons passer de "c'est inadmissible" à "je ne suis pas d'accord".

Commentaires

:-j dans les tics de langage dépersonnalisés tu aurais aussi pu mettre le trop usité "j'ai le droit!" Car si non seulement les gens parlent pour ne rien dire, et semble ne penser que du vide alors qu'ils enterrent les idées qui germent dans leur etre, en plus ils se sentent aggressés dans leur intmité "j'ai le droit de dire que c'est inadmissible" te répondront ceux là.
oui ils ont le droit, et personne ne le leur enlève, mais peut etre que ce n'est pas la meilleure chose a faire (sur ce point je te rejoins entierement). Ecrire ce n'est pas dégouliner un non - sens sur la belle vitrine du net. Et la discussion , la "dispute" fait seule avancer l'homme. donc. bravo pour ce post dont le message devrait etre universel et compris de tous. ou plutot merci. :)

Ecrit par : Marion | 28/01/2006

> Jérôme

http://groups.google.fr/group/fr.misc.engueulades?lnk=srg&hl=fr

C'est un simple clin d'oeil. Ce forum a été créé il y a quelques années pour désengorger ceux qui finissaient par être pollués par des disputes éternelles. Je ne suis pas convaincu que les protagonistes s'écoutent davantage :)


> Marion
Je reste assez circonspect sur l'emploi du terme "les gens". On leur relève chez eux toujours plein de défauts, en omettant bien souvent qu'on en fait partie... sans vouloir chercher querelle. Trop consensuel dans ma remarque ? Je n'en sais rien. Je préfère la diplomatie d'entrée de jeu.

Ecrit par : Chandelin | 28/01/2006

Ecrire un commentaire