20/10/2004
Fumée
"Ecrire, écrire, écrire" dans un soupir, mi-exaspérée, mi-excitée de l'attente. "Suis-je romancière, écrivain de théâtre, nouvelliste ? Ce n'est pas la même chose. Il faut choisir son style."
"Pourtant, dis-je, il y a Hugo."
"Hugo !"
"Ou Cocteau. Il peignait, aussi, il dessinait."
"Cocteau !" un soupir "mais Cocteau, c'est Cocteau ! Hugo, c'est Hugo !"
Pensive elle regarde la rue tranquille, le Louvre endormi, le cigare pensif tandis que le ballet des serveurs accompagne la sarabande des fumées cubaines.
"J'aime bien quand tu écris."
"Ce n'est rien, je réponds, c'est que nous devons avoir des conversations... romanesques."
"C'est le Louvre..."
"Oui. C'est ça. Comme un Truffaut. Ce doit être ça." - deux sourires.
Ce soir, elle est vêtue de blanc, un chemisier à l'attache au côté, crêve-coeur des yeux trop curieux, ouvert d'un mouvement négligé sur la dentelle bleue d'un soutien-gorge à balconnet. Au cou, une rivière de petits rubis, pâles reflets de l'intensité des yeux brillants d'amour, d'alcool, de l'usure des expériences passés. De désir. De rire.
"C'est vrai que nos rires sont obscènes parfois. Et parfois, d'une délicatesse insaisissable. Alors ça les rend fous. Ca les rend fous et ça les fait rire encore plus. Et ils finiront par nous haïr." Intriguée, elle sourit. "Paris, c'est une jeune femme en fait. Elle est pas si vieille que ça. Elle est sortie de l'adolescence, mais elle est pas si vieille que ça." Je ne répond pas, il n'y a pas de question. Les vapeurs de l'irish coffee libèrent la parole spontanée. "Tu crois que Paris me ressemble ?" Penchée sur sa paille, elle aspire consciencieusement, concentration nécessaire, bruit de fond de verre provocant, le breuvage tiède et crêmeux. "Je suis d'accord, le bruit, c'est pas très élégant. Mais c'est pour aspirer ce qu'il y a au fond." Un sourire lumineux. "J'arrête." Elle arrête.
Les yeux curieux, ce petit mouvement des épaules, droite dans le fauteuil, le roulage appliqué d'une cigarette à la main. La langue baladeuse, yeux au ciel désoccupés d'une réalisation tabagique approximative.
Mouvement.
"J'ai besoin d'écrire. Dix pages. Je vais au bar. Je rentrerai vers cinq heures du matin." Comme un défi.
"Embrasse-moi. Un vrai baiser de cinéma."
"Non." Effleurement. Puis
"Tu viens ?"
La musique des années soixante bruit en écho sur le velin de nos esprits crayonnés. Derrière le barman aux pattes fines, cinq rangées de bouteilles variées. Les verseuses en aluminium comme des becs orgueilleusement tournés vers le ciel de fumée. Stylo en main, l'air absorbé, elle déchire l'emballage du sucre en poudre. Cigarette. Posture de l'écrivain. Accroche-coeur en liberté.
La plume Parker prend son envol sur le papier. Ses doigts à la finesse arachnéenne dirigent et contrôlent le filet bleu de ses pensées. Le feu d'un cigare achevé brûle sa langue, mouvement de dépit et de jouissance mêlés - il est déjà terminé ?
L'ambiance est brisée de l'éclat des verres, des cocktails, des shakers, sous la bienveillance sereine de l'écran bleuté des caisses à écran tactile. C'est le café de l'écrivain libéré de ses entraves diurnes. Harmonie des positions corporelles, un redressement. "Tu as mal au dos ?" "Oui." puis "Je reviens." Elle se lève et disparaît au coin du comptoir annnées 30.
"Elle est très belle." Appréciation chuchotée trop haut d'une femme aux cheveux poivre et sel à son mari.
"Oui, je réponds, elle est belle, et je ne suis pas objectif." En un sourire partagé. La revoilà.
"Je suis prolixe ce soir, je crois que je vais y arriver." Elle écrit. Et me le lit. Me l'offre en partage, en jugement incongru, en holocauste de mes délires à l'autel de ses mots jetés. Sa taille fine oscille en musique. Le regard figé dans son propre regard, elle, miroir, voit défiler le cours de ses pensées, de son cri à écrire, de ces mots à hurler sur le parchemin de sa notoriété. Autohypnose des mots appariés.
C'est l'heure où les serveurs kilométriques commencent à fatiguer, yeux cernés, gestes las, sourires de complicité.
Le froid pénètre par la double porte entrouverte : l'air devient piquant, relever son col. La rumeur noctambule se déplace, les accoudés au bar s'évanouissent. Le brouhaha des paroles jetées vient maintenant du fond de la salle, comme un Titanic à la musique perpétuelle. C'est la bohème rive droite d'un Paris décimé, les voitures sont rares, les cars passagers.
Le tablier gris de nos paroles défile en classe de lecture bien appliquée. Satchmo râle musical sur une contrebasse langoureuse.
Musique.
Hemingway vient d'entrer.
Il est saoûl, bien sûr, un reste de chili con carne dans sa barbe en broussaille. Il s'approche, lourd. "Un rhum !" tornitruant, accord brisé dans la volupté du lieu. Ca y est, il s'accoude. Il parle. Nous raconte rocailleux le vieil homme à l'obsession caraïbe, ses pêches saturniennes contre le chronos dévorateur, ses errances mythique au coeur des marais infestés. Le silence s'est fait, la parole suspendue à ses lèvres blessées.
Hemingway parle, compression d'espace-temps parallèle volé.
Alternative de la vérité.
*Elle m'avait demandé un portrait. Voilà des bribes, plutôt.*
22:25 Publié dans Paris rêvé, vécu, vu | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : paris, bar






Écrire un commentaire